Mon expérience de Musicothérapeute…

…à l’hôpital du Sonnenhof à Bischwiller (Alsace) de 1979 à 1981

Suzanne Wendling

Je travaillais alors comme stagiaire dans le service de neurologie du Dr NORTH, à Strasbourg, qui très généreusement m’offrait alors la possibilité de vivre une expérience fabuleuse auprès du Dr LASSAL à Lausanne, « la Melodic Intonation Therapy » qui consistait à conjuguer mélodie et rythme dans tous les troubles d’aphasie (Rolando et Wernicke). Puis, toujours grâce à sa générosité, il m’a permis d’intégrer l’hôpital du Sonnenhof alors dirigé par le Dr PRINTZ, qui m’accorda pour la 1ère fois en Alsace, un poste de Musicothérapeute. J’étais pionnière, mais surtout j’étais très jeune (22 ans) et n’avait aucune expérience en psychiatrie, ni auprès des autistes, ni des schizophrènes, ni de toutes ces lourdes structures névrotiques…


J’ai demandé l’autorisation de me laisser libre dans mes initiatives, je n’aurais d’ailleurs rien su ni pu reproduire, il me restait la créativité fondée sur mes ressentis, eh oui… mes ressentis corporels ! Et c’est par le corps que j’ai démarré toutes mes séances.

J’ai commencé par proposer des gestes très simples pour essayer de leur faire recontacter des sensations primaires. Je me rendais bien compte que le processus de base du développement corporel qui, à cause de chocs, de graves manques ou de troubles irréversibles, n’avait pas pu s’épanouir normalement, avait aussi limité ou fragilisé celui du cerveau.

J’ai donc travaillé d’abord avec pour seule intention d’apprivoiser les malades (enfants, adolescents et adultes), simplement à travers l’expression du toucher, parfois même sous des couvertures pour redonner mémoire à l’inconscient matriciel. Je m’efforçais toujours d’établir le juste contact en suivant leur énergie tout en la contenant et la canalisant. Très vite, dans la confiance, les corps ont pu exprimer leur vérité indicible comme des esquisses inachevées et les regards se sont alors éclairés d’une lumière transparente. Ma qualité de présence et d’attention donnait l’accueil et la sécurité du cadre.

Nous avons ensuite travaillé à partir de mouvements libres au sol pour délier les corps, libérer les tensions, lâcher des sons, leurs sons du bout d’une voix dénuée d’affects, une voix animalière… Et dans un esprit ludique toujours, j’ai orienté les mouvements vers des roulé, rampé, puis des marché à 4 pattes, accroupi, debout, de plus en plus vite jusqu’à courir et même se laisser tomber, bondir, danser… Je partais toujours du sol et de l’informe, dans une lenteur larvaire, j’avais d’ailleurs la sensation que leurs corps s’extirpaient d’un immense magma charnel…


Je terminais toujours les séances avec une musique relaxante (sons de baleines, dauphins, ou battements de cœur… que je rythmais au tambour) ou je leur murmurais une berceuse avec un léger balancement. En fin de séance, quelle émotion sans mots à la vision extraordinaire de ces corps déformés, mutilés et maladroits, qui se transfiguraient en véritables archétypes vivants…


Et un jour… J’eus l’idée de monter un spectacle, pour la fête de Noël. Ce fut mon expérience la plus folle, la plus audacieuse, et malgré les craintes et dissuasions de l’institution, j’en ai eu l’autorisation… Ce soir de spectacle, sur les planches, et sous la lumière des projecteurs, un groupe de tous âges s’est « donné, corps et âme » face aux spectateurs ébahis par la force de cette beauté à la fois singulière et originelle… Avec la montée du son, les corps semblaient alors rescapés de je ne sais quel terrible naufrage ; ils ont commencé à se redresser, laissant apparaître dans un réalisme « expressionniste » des êtres égarés, hébétés, comme après un cataclysme… Puis progressivement, sur une musique de Vangélis Papathanassiou, s’est mise en place une longue montée de mouvements frénétiques, allant en s’accélérant, cela sous une lumière de plus en plus sculptante de leurs corps, tel un effet radiographique.

Durant ces moments intenses, aucune démonstration technique, mais une magistrale démonstration de mouvements à l’état pur, dans une présence et avec une intensité que j’avais rarement vue ailleurs… En laissant s’exprimer leur aliénation dans le cadre d’une création, en portant au paroxysme l’expression exacerbée de leur propre « enfer-mement », dans l’exaltation du don de tout leur être, par effet cathartique, ils ont réussi à se révéler à eux-mêmes, laissant apparaître la brèche de notre propre humanité scrupuleusement dissimulée derrière les masques de la bienséance !

Grâce aux mouvements corporels, leurs voix, ils ont osé, avec une évidence déconcertante, transfigurer leur obsédant tourment en vision d’oracle. L’espace d’un instant, le plus grand s’était révélé au travers du plus petit, du plus humble, du plus dérisoire, comme un minuscule éclat de verre qui tout à coup reflète la lumière du soleil.


Et moi, des années se sont écoulées (40 exactement), j’ai encore des larmes d’amour dans mes yeux d’avoir pu leur donner la possibilité de retrouver une identité humaine qui leur permettait un petit peu de retrouver une dignité…

Voilà ce qui m’a permis de comprendre que le corps est mon seul miroir fidèle de tout ce qui se passe à l’intérieur (mon histoire prénatale, mon histoire de naissance, mon histoire au quotidien… mes refoulés et inexprimés, mes tensions, mes blocages, mes chagrins, mes joies…). De mon corps s’élève ma voix, cordon ombilical symbolique de ma reliance à toute mon histoire, souffle sonore calqué sur mon souffle de vie…

Voilà ce qui me permet de vous proposer un travail sur les cuirasses émotionnelles, nos ceintures de « chasteté » émotionnelles, nos remparts de protection… nos aliénations masquées sous nos sourires acides…

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